« La guerre du golf »

« À Tosse : la guerre du golf est déclarée » a titré Politis jeudi 4 déc. 2014 un article par Patrick Piro :
Le conseil général des Landes veut implanter un vaste complexe touristique et immobilier près de Dax. Un nouveau « grand projet inutile et imposé », critiquent les opposants, qui organisent la mobilisation et appellent à la création d’une nouvelle ZAD.

image Patrick Piro Politis

Plus de quatre cents participants : la salle « intergénérationnelle » de la petite ville landaise de Tosse était pleine à craquer, vendredi 28 novembre, pour une réunion inaugurale d’information et de débat sur le projet de « complexe golfique » prévu sur la commune. L’initiative n’en revient pas aux porteurs du dossier – le conseil général des Landes et la communauté de communes Maremne- Adour-Côte Sud (Macs), dont Tosse est membre –, mais du collectif d’opposants NouTous. « Je constate que l’avenir de votre territoire vous intéresse », savoure Didier Tousis, coordonnateur. Une pierre dans le jardin des élus locaux : la consultation préliminaire à l’adoption du schéma de cohérence territoriale (Scot) de Macs, qui planifie l’aménagement du territoire de ses 23 communes à l’horizon 2030, n’a recueilli que 27 contributions… « Les citoyens ne sont ni suffisamment ni honnêtement informés, poursuit-il. Et les élus guère plus, comme nous l’avons constaté en interpellant par courrier les 500 conseillers municipaux de Macs. »

Soutenu au premier rang par Henri Emmanuelli, président PS du conseil général des Landes (voir p. 16), le projet est porté par le syndicat mixte Landes Océanes, détenu à 70 % par le département et à 30 % par Macs. Doté de trois golfs, il vise le calibre des équipements géants de Guyancourt, La Baule ou du Touquet. Un projet qui occuperait environ 240 hectares d’une lande à molinie, courte végétation typique des écosystèmes humides du département. Jean-Pierre Lesbats, secrétaire général de la Sepanso, fédération des associations de protection de la nature d’Aquitaine, désigne une parcelle au bord d’un chemin. « Imaginez que s’étendrait, jusqu’à la ligne des pins, l’un des deux parcours de 18 trous. Et plus loin, un autre, à 9 trous. » Au-delà, un hôtel de luxe, un quartier d’habitation, des commerces… « Il faudra apporter des millions de mètres cubes de terre pour modeler cette parcelle très plate. » Les associations ont décortiqué le projet. « Avec des documents en nombre limité – le syndicat ne nous a rien transmis –, mais tous officiels, issus du diagnostic environnemental, seule étude actuellement disponible, des appels d’offres ou d’instances sportives », précise Roland Legros, des Amis de la Terre-Landes. Les écologistes redoutent la pollution générée par l’entretien des greens et la gestion des énormes volumes d’eau d’arrosage, l’équivalent de la consommation de 4 700 habitants. La Sepanso a déposé un recours contre le SCoT, jugé trop laxiste sur la destruction des espaces naturels, en raison notamment du projet. Le volet économique semble encore plus sujet à caution. Les clients seront-ils au rendez-vous alors qu’il existe cinq golfs à une vingtaine de kilomètres de Tosse ? D’autant que certains sont en déficit et que le taux d’équipement des Landes est 2,5 fois plus élevé que la moyenne française. Les touristes ne représentent que 16 % du chiffre d’affaires moyen des parcours, informe la Fédération française (FFGolf). « L’échec financier n’est pas probable, il est certain », affirme Georges Cingal président de la Sepanso-Landes, qui travaille sur des dossiers « golf » depuis plus de vingt ans.

Les critiques n’épargnent pas la principale justification des promoteurs – la création d’emplois. « On a entendu 1 000 un temps, puis 250, et maintenant 300 postes permanents, 100 saisonniers, et 600 pendant la construction. Rappelons-nous les promesses de la ligne à grande vitesse Tours-Bordeaux. En 2008, le conseil régional d’Aquitaine annonçait 100 000 emplois, leur nombre a culminé à 4 500 au plus fort des travaux !, lance Roland Legros. Et sur 270 millions d’euros d’investissements, les collectivités s’engageraient pour 70 millions d’euros. En cas de déchéance des acteurs privés, verra-t-on le public éponger les dettes ? » Le complexe présente 16 % de logements sociaux. « Un alibi, rejette Didier Tousis. En quoi leur construction devrait être liée à celle de golfs ? Quel est le sens et l’intérêt général d’un projet destiné à une clientèle aisée pour un territoire où 70 % de la population est éligible aux minima sociaux ? Veut-on suspendre notre avenir économique à la présence de quelques golfeurs fortunés ? » La FFGolf, qui ne mettra pas un euro dans l’opération, indique tourner le dos à la stratégie du gigantisme pour miser sur de petits golfs de proximité. Pour les opposants, il s’agit de l’un de ces « grands projets inutiles et imposés », équilibriste et gaspilleur de ressources, à l’image de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes ou du barrage de Sivens, alors que le département et Macs viennent de se déclarer « en transition énergétique ». « Êtes-vous prêt à abandonner les recettes éculées de l’expansion économique et du bétonnage à tous crins pour faire entrer notre département dans une nouvelle ère ? », rétorquait le collectif NouTous à Henri Emmanuelli qui le traitait, en septembre dernier, de « fantôme » donneur de leçons de démocratie. La salle n’est cependant pas entièrement acquise aux protestataires. « Ce n’est pas en stérilisant l’activité économique que l’on attirera les jeunes », lance un golfeur, convaincu que les aéroports et les autoroutes de la région sauront drainer des touristes vers le complexe. « À l’heure du dérèglement climatique ?, rétorque un militant. Installons plutôt 100 maraîchers bio sur le site ! » Ou bien « investissons dans des pistes cyclables, des sentiers de balade et des observatoires, renchérit une femme. Ici, les touristes viennent d’abord chercher la nature. » La défiance se généralise cependant à mesure que se révèle l’opacité qui entoure le projet. « J’en ignorais tout, s’indigne une riveraine. Ce qui est terrible, c’est qu’il cache une opération immobilière au profit de quelques-uns ! » Une propriétaire s’offusque d’avoir récemment vu des agents solliciter l’autorisation, « sous quatre jours », d’effectuer des relevés sur son terrain, situé dans le périmètre de l’opération. « Nous n’en avions jamais entendu parler. En dépit de notre refus, ils sont passés, alléguant d’ordres venus du conseil général. »

Pierre Aury, premier adjoint de Saint-Jean-de-Marsacq, membre de Macs, a déposé un recours contre une délibération du conseil communautaire du 22 septembre dernier, qui attribue une subvention de 43 170 euros, catégorie « dépenses imprévues », pour financer « les études préalables à la réalisation d’un complexe résidentiel et touristique à Tosse ».
« Le mot golf n’apparaît même pas, le projet ne nous avait même pas été présenté !, s’élève l’élu. Le président de Macs, Éric Kerrouche, pensait que l’information avait circulé via le syndicat mixte… Quant à Jean-Claude Daulouède, maire de Tosse, il a menacé de représailles les conseillers qui ne soutiendraient pas le projet ! » Présent dans la salle, l’élu, également vice-président aux finances de Macs, concentre les interpellations. « Faites confiance aux élus ! Si nous commettons parfois des erreurs, nous ne faisons pas n’importe quoi, les études préliminaires sont menées par des cabinets compétents », se justifie-t-il. Remous dans le public. « À Notre-Dame-des-Landes et à Sivens, on a vu où ça a mené ! Y aura-t-il des contre-expertises ? » Rien n’est ficelé, affirme Jean-Claude Daulouède. « Si le dossier ne s’équilibre pas sur le plan économique et environnemental, on le refermera. » Sans oublier qu’il y faudrait l’adhésion de la population, engagement pris par Éric Kerrouche la semaine précédente devant une délégation d’opposants, souligne Didier Tousis. Et quatre jours avant la réunion de Tosse, le conseil général annonçait le lancement d’une large concertation. Les opposants flairent le contre-feu, alors que les élections cantonales de mars prochain pourraient déboulonner Henri Emmanuelli et faire basculer les Landes à droite. « C’est un cabinet de communication qui a été mandaté pour mener cette opération, pour un contrat de 150 000 euros : quelle sera la consistance de cette concertation ?, s’inquiète Didier Tousis. Organisons donc un référendum, comme le suggère François Hollande ! » (voir encadré). La salle appuie bruyamment. Coincé, Jean-Claude Daulouède indique que les élus vont se concerter. La veille de la réunion publique, le quotidien régional Sud Ouest publiait un sondage : sur 632 personnes interrogées, 68 % « ne voient vraiment pas l’utilité » du projet de golf à Tosse. Une pétition lancée par le collectif NouTous a déjà recueilli 2 700 signatures d’opposants, et la Sepanso appelle à faire du site une nouvelle ZAD, à l’image de ces « zones à défendre » qui surgissent un peu partout en France pour bloquer des « grands projets inutiles et imposés ».


Hollande converti à l’écologie ?
La troisième conférence environnementale de l’ère Hollande produira-t-elle plus d’effets que de discours, rompant avec les deux précédentes ? Le Président a pris un engagement fort à la suite du drame de Sivens, souhaitant des référendums locaux pour débloquer les tensions autour de projets à impact environnemental. Il a également annoncé un renforcement des mesures contre les pesticides néonicotinoïdes, soupçonnés de décimer les ruches. À un an de la conférence climatique cruciale qu’accueillera la France, et dont la réussite redorerait un mandat plombé, Hollande confesse une prise de conscience nouvelle des enjeux du dérèglement. Le couple exécutif semblait avoir assorti ses habits verts, faisant assaut de propositions plus ciblées que de coutume. Manuel Valls a reconnu l’erreur d’avoir privilégié le diesel, annonçant un système d’identification des véhicules polluants dès 2015, ainsi qu’un approfondissement de la fiscalité verte. L’écotaxe, dossier sinistré, fait une timide réapparition sous forme d’expérimentation en Alsace et en Lorraine, traversées par un important flux transfrontalier de camions.
Patrick Piro
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